Chapitre XII − Descente aux enfers

Descente aux enfers
Descente aux enfers

− Elément Elicia Lafon, vous êtes en état d’interception. Son casque de réalité virtuel lui est arraché brutalement. D’abord elle ne voit que la lumière, aveuglante, absolue de la sphère de Möbius. Puis ses yeux s’habituent à la clarté. La sphère est envahie par les ombres menaçantes des hommes d’ICoN. Ils sont tout autour d’elle, une centaine peut−être. Le spectacle promet d’être grandiose. Tout proche d’elle une voix aboie un ordre. − Posez vos mains sur votre tête. Nous allons procéder à votre désactivation. Ne tentez pas de vous y opposer. Un agent s’empare de son bibo, le jette à ses pieds puis le vise avec son flasher. Une impulsion énergétique désintègre l’appareil. Le rituel immuable de la désactivation vient de commencer. Avec ce bipo, c’est le symbole de son existence dans ce monde qui part en fumée. Chaque individu possède le sien, c’est une signature numérique personnelle et incessible.

A la fois moyen de communication, d’identification ou de localisation, c’est l’emprunte permanente que le système impose à chacun de ses éléments. − Vos identifiants bipo ont été effacés. Désormais vous n’avez plus de nom. Pour le système, vous êtes l’incident EL482357. Ne faites aucun geste brusque, l’agent de sécurité va vous poser les menottes électriques. Formidable invention: comme les menottes traditionnelles elles enserrent les poignets. La différence est l’absence de liaison physique entre les deux anneaux. A la place, un champ électromagnétique mesure en permanence la distance entre les poignets. Si celle−ci dépasse un seuil, une décharge électrique de très haute tension est envoyée dans le corps du prisonnier. Le souvenir brutal d’une scène passée en boucle par les canaux informatifs remonte à la surface de sa mémoire. Désactivé, menotté, il préféra se donner la mort plutôt que de subir le programme de maintient de l’intégrité. Il se précipita vers la caméra tridimensionnelle en hurlant, ses bras écartés formant le V de la victoire.

A l’époque elle trouva ce geste magnifique, le choix de la liberté au prix de la vie. Maintenant il lui paraît tellement dérisoire. En arrière plan, l’équipe technique du canal info est en ébullition. Les techniciens s’affairent de tous côtés pour ne rater aucune miette de cette arrestation. Elle est au centre de la scène, héroïne d’un mauvais film imaginé par le cerveau malade de Bit Games. Elle repense à ses paroles de fou, la manipulation des personnes, vulgaires marionnettes dont il tire toutes les ficelles. C’est alors qu’elle aperçoit son visage sur le retour visuel d’un moniteur holographique, captif, soumis et résigné. Elle lève sa main droite, légèrement. L’image −son image −en fait de même. − NE BOUGEZ PAS ! Encore un seul geste et on libère le chocker. C’est tout juste si elle perçoit l’ordre qu’on vient de lui glapir. Elle vient de comprendre que tout n’est pas fini. Cette émission est en direct. C’est elle et non un avatar qui occupe la scène. La première menotte claque comme un demi−couperet. Son oreille s’accommode à ce qu’elle prenait pour un bruit de fond, la voix de Zork, le canal info. « …vient juste de lui être posée. Son regard est celui d’une bête traquée, cernée de toutes parts qui vient de comprendre qu’il n’y a plus aucune issue. Scène émouvante et tragique, la capture en direct de l’un des derniers prédateurs des temps modernes. Sa mise en quarantaine n’est plus qu’une question de minutes maintenant. Lorsque la marque de la corruption mentale ornera son front, le fauve aura vécu. » Pour elle le temps s’est arrêté. Des centaines de pensées s’entrechoquent dans sa tête. Elle doit agir vite, sa marge de manoeuvre est de 0.15%. « Voilà, les menottes enserrent ses poignets. On devine le soulagement sur les visages des agents. Elle ne leur a opposé aucune résistance. Je vois qu’on prépare déjà le tagger. Bientôt … » Il n’a pas le temps de finir, la voix ferme et posée d’Elicia coupe son discours, net. − Zork, je sais que tu m’entends. Avant de disparaître j’aimerais que tu m’accordes une dernière faveur. J’estime que tu me dois ça, après tout ce que j’ai fait pour l’audience d’underground performers. − Taisez−vous EL482357 !

Vous n’êtes plus autorisée à communiquer. Elle est plaquée au sol sans ménagement. Son intervention provoque la stupeur. Tout semble soudain se gripper, se figer autour d’elle. Ce cérémonial immuable, litanie monocorde répétée des centaines de fois vient de déraper. Jamais une fausse note, une chorégraphie sans surprise, une fin certaine, de très rares rebondissements, un spectacle sans saveur. Pourtant tout le monde regarde, avidement et sans retenue : c’est une sorte d’exécution publique. Alors, lorsque survient un imprévu, on retient son souffle, brusquement l’espoir renaît. Et les esprits s’évadent, grisés par un parfum oublié. La liberté. Zork semble atteint par cette même stupeur ambiante. Jamais son discours d’habitude si fluide n’avait connu un tel blanc, chaque seconde de silence accentuant d’avantage le malaise. Même son image semble suspendue, figée par la surprise. Mais il finit par se ressaisir. « Messieurs les agents de maintient de l’intégrité, pour une fois nous allons faire une entorse à la procédure. Laissez−la parler, s’il vous plait. » Asservis aux consignes de leur maître absolu, les agents s’exécutent immédiatement. Ils relâchent Elicia. Elle se relève, lentement, ne quittant pas la caméra des yeux. Debout, elle fait face à son ennemi. Son regard intense porte bien au−delà des limites de la sphère. L’émotion traverse les réseaux et arrive intacte, comme une onde de choc, touchant chaque spectateur au plus profond. − Je te demande 3 minutes, seulement 3 minutes. Nouveau blanc, interminable.

« C’est accordé, vous avez 3 minutes. » Plus un souffle, elle est maintenant au centre de toutes les attentions. « J’ai fait un rêve. Un nouveau soleil qui éclaire le premier jour d’une nouvelle vie. Lavé de toutes les humiliations, purifié de toutes les profanations, c’est un jour sans peur, joyeux comme un rire d’enfant. Des fleurs tombent du ciel, si clair maintenant. La ville est en fête. Les rues sont pleines d’une foule multicolore. Des milliers de visages qui scintillent dans la lumière de ce premier matin. Nous nous sommes retrouvés tout là−haut, dans notre jardin secret, le quinzième monde. Nous nous sommes avancés jusqu’au bord, juste avant le vide, exactement entre le ciel et la ville. Seuls, libres, heureux au−dessus du monde qui s’est révolté. J’ai plongé mes yeux dans les siens. Il m’attendait. C’était brûlant, ça faisait presque mal. J’ai déposé mes lèvres dans la paume de sa main. Elle a caressé ma joue puis s’est glissée le long de mon corps. Je me suis laissée emporter par le vertige des sens. Nos lèvres se sont effleurées, doucement, comme avant. Sa chaleur s’est répandue en moi, instantanément. Et nous nous sommes envolés vers le ciel, le monde n’avait plus de limite. Mais ce n’était qu’un beau rêve et le cauchemar recommence au réveil. Un cauchemar planétaire en quatre lettres qui s’est propagé comme une maladie. Il a nom et un visage. Il a même un créateur. J’ai été trahie, manipulée comme un pantin sans âme. Nous ne sommes que des pions sur son échiquier et la partie est perdue d’avance, à 0.15% près. Aidez−moi à trouver la faille de ce joueur à l’esprit malade et nous nous réveillerons dans la lumière du premier matin. Au fait, je ne vous ai pas dit son nom. Il s’appelle Games, Bit Games. » − Arrêtez−la ! Faites−la taire ! Son coup a porté. Elle l’a compris juste avant de plonger dans le coma.

Chapitre XIII − L’agonie de Flo

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L’agonie de Flo

Je me suis réveillée. Mes membres ne répondent plus. Ils sont attachés. Ma tête me fait si mal. Je me souviens maintenant, l’arrestation, la fureur de Zork puis le néant. Cette pièce est vide. Je suis seule, au milieu, sur cette chaise qui me retient prisonnière. Une voix sans âme déchire le silence. « EL482357. Vous allez être soumise au programme de maintient de l’intégrité. Nous rappelons qu’il est impossible d’annuler la procédure en cours. Vous avez 15 secondes pour formuler une dernière requête. » « Votre requête est: aucune requête. Veuillez patienter, le programme va démarrer. Extended media trashing en cours d’exécution. » Une image tridimensionnelle apparaît en face de moi. C’est comme si je me voyais dans un miroir. La même chaise dans la même pièce. Le même corps entravé, laminé par le système. C’est une femme, je ne peux pas voir son visage tourné vers le sol.

J’ai peur. Je sens un effroi irrépressible grandir en moi. Elle vient de relever la tête. Non, ce n’est pas possible ! Flo, c’est ma petite Flo ! Elle est méconnaissable. L’insouciance s’est enfuie de son visage. Ses traits hurlent sa douleur. Dans ses yeux, tout au fond, on lit l’horreur absolue. Il y a même une bande son. « FL249802. Le programme de maintient de l’intégrité va se terminer. Veuillez patienter. Le système calcul sa décision. Cela peut prendre plusieurs minutes. » « Analyse complète. Le traitement des données s’est terminé avec succès. Votre nouveau statut est : Xclean ». Les derniers instants de la vie de Flo sont là, devant moi. ICoN me les jette à la figure. Si je ferme les yeux, si je détourne mon regard du spectacle qu’on veut me faire subir, la sanction sera immédiate. Je connais leurs méthodes, leur brutalité est imparable. Le souvenir des décharges électriques est un traumatisme que le temps n’a pas pu guérir. La première passe presque inaperçue. On appréhende la cinquième.

A partir de la quinzième, c’est l’horreur qui commence. La douleur est permanente et on sent la folie qui s’installe. Je ne sais pas combien ils en ont fait subir à Flo. Elle est prostrée comme un animal blessé, la vie a presque quitté son corps. Je ne sais pas si j’aurai sa force. La force de ne pas renier mes convictions, jusqu’au bout. Xclean, l’étape ultime du programme de maintient de l’intégrité. Seuls les plus forts parviennent à ce stage, à moins que ce ne soit les plus fous. Les quatre étapes du programme sont des marches vers des sommets de douleurs. A tout moment, il est possible de baisser la tête, de capituler. Mais il est impossible de tricher face à une machine qui s’immisce au coeur de nos faiblesses. Ils savent détecter la plus petite variation du rythme cardiaque ou encore une modification de l’activité neuronale. La capitulation doit être profonde, totale. « FL249802. La tentative de réparation de votre corruption mentale a échoué. Nous allons procéder à votre désactivation. Le téléchargement de votre profil psychologique commencera dans 15 minutes. Nous rappelons que cette opération est définitive et ne peut être annulée. Après l’injection létale votre corps sera passé au scanner invasif. Votre avatar, libéré de ses corruptions, continuera d’évoluer dans nos mondes virtuels. » C’est donc ça Xclean. Ceux qui dérangent sont éliminés physiquement et remplacés par des marionnettes virtuelles plus dociles. Deux agents viennent de saisir Flo. Ils la déposent sur quelque chose qui ressemble au croisement incestueux entre une table d’opération et un crucifix. Ils l’attachent avec des sangles disproportionnées. L’un d’entre eux s’acquitte de sa tâche avec un zèle teinté de sadisme: il serre les liens tellement fort que les membres virent au bleu.

Juste en face, venu d’en haut, un flot de lumières blafardes se déverse sur elle. Dans l’ombre de l’arrière plan, derrière une vitre sans tain, on distingue des visages blêmes aux yeux avides. Ce sont les charognards, attirés par l’odeur de la mort. « FL249802. Conformément à la première loi sur l’intégrité des systèmes, d’après le code de procédure du maintient de l’intégrité et en vertu des sections 15a et 15bis de la loi sur le clonage virtuel, nous allons procéder au téléchargement neuronal de votre mémoire. Toutes les informations stockées dans votre cerveau seront copiées avant l’effacement définitif de la source. Le processus commencera dans 12 minutes. Lorsqu’il débutera, il ne pourra plus être interrompu. Nous nous plaçons en attente de la confirmation du Super−Administrateur. » Il existe donc un droit de grâce. C’est le Super−Administrateur qui décide. Je me doute bien quelle folie mégalomane se cache derrière cette formule emphatique. La caméra tridimensionnelle effectue une rotation. Le corps de Flo occupe maintenant toute l’image. Sa chevelure de feu se désagrège par morceaux dans le sifflement strident d’une tondeuse. Ils l’ont déshabillée. Elle n’est recouverte que par une sorte de linceul pudique. Un agent prépare l’interface neuronale, un casque de métal hérissé d’électrodes. Un autre est penché sur son bras. Il lui pose une perfusion. Des larmes silencieuses s’échappent de ses yeux fermés. Son amour de la vie était sans limite. Elle était généreuse et tout son entourage en profitait. Ils ont réussi à la vider complètement, physiquement. Et maintenant, ils s’apprêtent à purger son mental. Un micro suspendu au plafond est placé juste au−dessus de sa bouche. J’entends sa respiration. Un troisième bourreau vient de rentrer. Il porte une blouse blanche celui−là. Il ausculte les yeux de Flo à l’aide d’un instrument lumineux puis se penche vers son oreille. « Après votre désactivation, nous procéderons au prélèvement de vos yeux. Sachez qu’ils sont d’une rare beauté et d’une qualité remarquable. Ils vous survivront et eux auront une seconde chance. Je suis confiant, l’élément que nous grefferons saura en faire un bon usage. » La blouse blanche s’est retirée. Les deux agents aussi. Elle est seule dans cette pièce sans couleur, tournée vers le plafond face à ce micro ridicule qui pend lamentablement. Ses grands yeux se sont ouverts, brusquement. Ils semblent se débattre dans leurs orbites, animés par une peur panique. Cette panique se propage à tous ses membres. Son corps fait maintenant des mouvements désordonnés pour se libérer de ses entraves. Il est mû par une énergie considérable, l’instinct de suivie, l’énergie du désespoir. Je n’en peux plus. « Vous n’avez pas le droit ! Laissez−moi tranquille !

Je ne veux pas mourir ! » Je perçois ce cri déchirant en même temps qu’une vive douleur. J’ai fermé les yeux, juste une seconde, histoire de ne pas sombrer. Le système me rappelle que je dois boire ces images jusqu’à la nausée. Deux agents font irruption dans la salle. Ils viennent pour poser des sangles supplémentaires. L’une d’elle, placée autour de sa taille, lui coupe violemment la respiration. Elle se résigne dans un dernier cri, étouffé par la douleur. Puis l’agent relâche un peu l’étreinte, histoire de ne pas précipiter la fin. Ils ont pris entièrement possession de son corps. Elle reste parfaitement immobile, détachée. Ses yeux immenses semblent déjà ouverts sur une autre dimension. Sans le murmure de sa respiration je jurerais qu’elle est morte. La voix synthétique crève le silence. « FL249802. Votre cas a été examiné par le Super−Administrateur. Il a confirmé votre nouveau statut.

La désactivation va commencer. Si vous avez une dernière parole, dites−la maintenant. » Sa bouche semble articuler des paroles qui ne peuvent pas sortir. On ne perçoit qu’un murmure inaudible. Sa respiration est rapide. Puis soudain ce hurlement terrible. « JE VOUS HAIS, JE VOUS VOMIS, JE VOUS MAUDIS ! » La malédiction de Flo débouche sur un silence insupportable. Ils sont trois autour d’elle. Deux agents et l’administrateur. Ils se tiennent debout, immobiles. Sur leur visage on ne peut lire aucune expression. Ils attendent. Flo pleure. Un agent vient de retirer ses lunettes. Au même instant, les cris ont commencé. Des hurlements de douleur. Une souffrance primale, venant du fond de l’enfer. Malgré les sangles, je voyais son corps se tordre dans des spasmes monstrueux. Puis j’ai entendu la voix d’un agent. » « Ne résistez pas au téléchargement, ça fera moins mal. » Les cris ont redoublé d’intensité. C’était interminable, insupportable. C’est à ce moment là que j’ai fermé les yeux. Je n’ai pas senti les décharges électriques, j’avais trop mal. J’ai dû perdre connaissance.

Chapitre XIV − Réveil

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Chapitre XIV − Réveil

Tout au bout de l’avenue, émerge le soleil jaune d’un matin tiède. La perspective verticale de la ville est adoucie par une onde de lumière horizontale. Tout est encore irréel. Le rêve n’est pas loin. Les géants filiformes qui glissent sans bruit le long du trottoir sont les ombres nonchalantes des passants. Dans le ciel, le feu vient de l’est et les ténèbres se désagrègent à l’ouest. Une brise légère emporte doucement tous les parfums de la nuit. Elle marche dans la douceur de ce matin d’été. Ses traits ont changé, ils se sont apaisés. Sa vie aussi. Cela fait si longtemps qu’elle n’a pu s’accorder une telle promenade. La déferlante médiatique ne lui a laissé aucun répit, depuis ce jour de révolution, il y a 4 mois. Tous ses jours et une partie de ses nuits furent totalement accaparés. La soif du public était insatiable. A leurs yeux elle est le symbole de la liberté retrouvée, celle qui a vaincu ICoN. Toutes ces émissions holovisées, ces débats, ces interviews. Elle a bien essayé de lutter contre le courant, de clamer qu’elle n’était pas seule, qu’ils étaient des centaines. Elle a tenté de parler du rôle capital qu’a joué Inus dans la chute de l’empire de Zork, en vain. Dans tous les esprits un seul nom se détache distinctement, comme une évidence : Elicia. Maintenant la fièvre est retombée.

Elle se souvient de la folie des premiers jours. Cette explosion de liberté, aussi soudaine qu’inattendue. Même une heure auparavant, rien ne laissait supposer qu’ICoN était si proche de sa fin. Le film des 15 dernières semaines traverse sa tête en quelques secondes. Des milliers de visages, des centaines de rencontres, une dizaine d’émotions mais la seule impression qui persiste bien après le passage du flot des souvenirs est un déchirement, un manque, un trou noir. Elle n’a aucune nouvelle de Jil. Leur amour a touché tous les coeurs. La recherche de Jil est devenue une cause nationale. Comme si le tableau du bonheur restait inachevé, suspendu. Depuis sa disparition, chaque soir, le journal holovisé s’ouvre sur son image tridimensionnelle. Un rappel quotidien que tout n’est pas terminé, qu’il subsiste une zone d’ombre. Même la traque de BeeGee est progressivement passée du second plan vers le néant médiatique. La vie, l’amour et le bonheur remplissent maintenant tout l’espace. Le cyberpinguin est en journée une ruche bourdonnante où se presse une foule hétéroclite. Ce haut lieu de la résistance underground est devenu un symbole : le bazar qui a engendré le feu qui a détruit la cathédrale. Inus fait partie de la visite. Elément vivant au moins aussi insolite que le lieu qui l’entoure. Il prend un réel plaisir à accueillir ces nouveaux visiteurs. A ceux qui s’intéressent il parle avec passion de la communauté open source, de ses miracles, de son idéal. Parfois, il leur parle aussi d’Elicia. Alors sa voix s’apaise, son regard s’éloigne. Ce matin, comme tous les premiers dimanches du mois, se tient la grande messe de l’underground. Toutes les personnalités de la résistance se réunissent autour d’Inus, au cyberpinguin. On parle d’avenir, de reconstruction, de monde idéal. On jure que jamais, plus jamais un tel cataclysme ne se reproduira. L’ambiance est à l’euphorie. La confiance en l’homme est totale. C’est la première fois qu’Elicia y retourne. « Le dernier jour », c’est le thème de cette matinée. Inus a insisté pour qu’elle vienne. Il veut qu’elle parle des derniers instants d’ICoN qu’elle donne sa vision des choses, elle qui était aux premières loges. Ils seront tous là, c’est la première fois depuis la sphère de Möbius. Elle a tenté d’échapper à cette confrontation, mais n’a pu décliner l’invitation d’Inus, pas cette fois. Cette communauté ne l’a jamais acceptée. Elle y est entrée par effraction. Puis les événements l’ont propulsée au premier plan, bien malgré elle. Beaucoup la considèrent comme une usurpatrice. Elle n’espère pas les convaincre du contraire. Elle est en retard. Elle pousse la porte sans faire de bruit. Reste un moment dans l’entrée, le temps de s’habituer à la pénombre de cet antre brumeux. Les tables ont été poussées. Des rangées de chaises lui tournent le dos. Une assemblée silencieuse écoute le discours d’Inus.

Chapitre XIV
Chapitre XIV

Elle s’approche de la scène, vers une place laissée libre et s’y installe. De cet endroit elle distingue parfaitement son visage. Les accents guerriers ont disparu, seul subsiste sa passion de la vie. « … il y en a beaucoup dans cette salle que je revois pour la première fois depuis la révolution. Je vais donc rapidement refaire l’historique de l’opération warez pour eux. Vous vous êtes sans doute demandés pourquoi une opération si mal engagée s’est finalement conclue par un succès. Je me pose encore souvent cette question. Car, nous le savons maintenant, les chances de réussite étaient de une sur 667, à peu près. Nos plans étaient connus de l’ennemi bien avant que nous les ayons complètement finalisés. Il a utilisé la psycho−simulation pour extrapoler l’évolution future de nos activités à partir d’une photographie du présent. Cette arme est d’une redoutable précision. Son taux d’erreur est de 1 sur 667, soit 0.15%. Elle peut aussi servir à modifier le cours d’événements qui n’ont pas encore eu lieu. Par l’intervention d’éléments externes par exemple. Elicia vient de nous rejoindre. Je te remercie d’avoir répondu à mon invitation.

Ca fait si longtemps que je voulais que tu viennes. Nous allons enfin pouvoir entendre ta version des faits, de vive voix, sans les distorsions médiatiques habituelles. Tu étais l’élément externe dans le plan de BeeGee. Je me rappelle ma première impression en te voyant : la méfiance. C’était la bonne, mais pas pour les raisons que je croyais. Tu as très vite réussi à me convaincre que tes intentions étaient sincères. Je n’imaginais pas encore que tu étais manipulée par l’ennemi. J’ai appris une chose il y a peu de temps, c’est de ne pas me fier aux apparences. C’est ce que tu m’as dis un jour Elicia, lorsque tu étais sur le point de replonger dans le cybermonde. Je ne sais pas pourquoi, cette phrase a longtemps trotté dans ma tête avant que je n’en prenne conscience. Mais d’un seul coup j’ai compris. C’était juste avant le déclenchement de l’opération. J’ai eu l’impression que le sol se dérobait sous mes pieds, que tout s’écroulait. Alors, je me suis fié à mon instinct. Je sentais vaguement qu’il faillait simplement faire le contraire de ce qu’on attendait de moi pour casser cette spirale. Ainsi, au lieu de détourner le canal info comme il était prévu dans nos plans, j’ai détourné le canal d’underground performers. L’émission s’est donc prolongée bien après le générique de fin. Au lieu de changer de canal, les spectateurs, intrigués, sont restés captifs. Ils ont vu arriver ce clochard inquiétant. Ils ont aperçu un visage qui pour la plupart d’entre eux n’évoque absolument rien. Ils ont aperçu le visage d’ICoN. Puis ils ont entendu sa voix. De sa bouche, sont sortis les mots qui ont provoqué sa fin. A partir de ce moment, tout le monde savait quel nom associer à son désespoir, quelle ignominie associer à sa souffrance, et vers quelle cible diriger sa colère. Juste après, ils ont assisté, atterrés, à ton arrestation, Elicia. Mais le feu était allumé. Il brûlait de l’intérieur et rien ne pouvait plus l’arrêter. Lorsque tu as pris la parole, tu as soufflé dessus et les flammes sont montées jusqu’au ciel. C’était grandiose, j’en ai eu les larmes aux yeux. Tu avais atteint un tel degré de sympathie aux yeux du monde.

Mais si je t’ai conviée aujourd’hui c’est pour que tu nous racontes cet épisode comme tu l’as vécu, avec tes yeux et ton coeur. Tu as la parole. » Elle se lève et s’avance. Un murmure parcourt l’assemblée. Mais soudain tout le monde se tait lorsque son visage passe de la pénombre de la salle à la lumière de la scène. Son pouvoir de séduction, le même qui a galvanisé l’audience d’underground performers, est intact. « Je suis heureuse de vous retrouver tous réunis ici, dans ce lieu si symbolique, et surtout, dans ces circonstances nettement plus favorables. Les semaines ont passé et, déjà, on commence à oublier le visage hideux de cette dictature. C’est la première d’un genre nouveau qu’à connu notre monde. Les traces qu’elle a laissées dans nos mémoires seront plus faciles à effacer que celles qu’elle laisse dans nos vies. Nous le savons maintenant, la communauté underground, notre communauté, lui a payé un lourd tribut durant ces 4 années maudites. Des signes précurseurs étaient visibles bien avant que cette maladie ne se déclare. Mais personne n’y prenait garde. A cette époque l’imagination ne suffisait pas pour prédire la suite. Zarpi est l’un des signes avant−coureurs. Ce personnage hors du commun a traversé le paysage médiatique tel une comète. Il semble que ce soit le résultat d’une première tentative de manipulation d’ICoN. Un prototype de Zork en quelque sorte. Son seul défaut était sa réalité. Il était fait comme vous et moi, de chair et d’os, et, par conséquent, il était imprévisible. Zork lui succéda. » Une main se lève dans l’assemblée. Elle lui donne la parole. − Le Zarpi que vous mentionnez, c’est celui qui est à l’origine de la faillite de Zendi Universal ? − Oui c’est bien lui, Jen−bernar Zarpi, aussi appelé JBZ. Un pur produit des dérives médiatiques. « Cet épisode pourrait paraître anecdotique si la suite n’était pas si tragique. L’opération safe freedom fut la première expérience de manipulation des masses à l’échelle mondiale. Une guerre dans la guerre. Pendant que des centaines de vies disparaissaient chaque jour sur le champ de bataille, les médias se livraient à un combat sans victime dont l’issue allait lourdement peser sur l’avenir du monde. La population de tout un pays, et non le moindre, fut manipulée pour soutenir la guerre. Les opposants ont été systématiquement censurés, discrédités voir ridiculisés. ICoN se mesurait pour la première fois au reste du monde. C’était un test grandeur nature de sa puissance. Les autres médias furent laminés. Les états unifiés gagnèrent la guerre. Ces événements ont généré la plupart des mouvements underground que nous connaissons aujourd’hui : antiwar, darkstar, pretzel’s revenge ou encore moebius. On peut voir cela comme un aspect positif. Mais ils marquent aussi le début de l’offensive politique d’ICoN, l’avènement de la dictature de l’information. Un nouvel ordre était né, un ordre où toutes les valeurs étaient inversées.

Le virtuel absorbait la réalité. Le subjectif estompait l’objectivité. La folie s’emparait de toutes les raisons. Quatre années de peurs et de larmes où toute trace de vie et d’amour avaient disparu. Mes amis, grâce à vous, grâce à votre courage, … » Elle ne l’a pas remarqué tout de suite, mais maintenant c’est évident. C’est un bipo qui vient de sonner, celui que BeeGee lui a donné. Elle l’avait gardé, juste au cas où. Elle le sort de sa poche, fébrilement. Personne ne comprend ce qu’il se passe lorsqu’elle quitte précipitamment la salle, sans un mot. Dans la rue, elle relit le message incroyable qui s’est inscrit sur l’écran du combiné : « RDV au 15e monde »

Chapitre XV − Le XVe monde

Chapitre XV
Chapitre XV

Elle savait que ce bipo sonnerai un jour. BeeGee a disparu avec la révolution, sans laisser de trace. Mais elle n’a jamais cru à sa mort. Elle sentait que l’histoire ne pouvait pas se terminer comme ça. Il manquait quelque chose pour boucler la boucle.

Ce bipo était une sorte d’absurdité dans une logique sans faille. Il ne pouvait pas rester muet. BeeGee est le seul lien qui la relie encore à Jil. Ce lien n’est pas mort et l’espoir est donc encore permis. Elle a eu la chance d’être libérée par la vague révolutionnaire, alors qu’elle n’était plus qu’à quelques marches de la mort. Le premier visage qu’elle a vu en ouvrant les yeux était celui d’Inus. D’abord, elle n’y croyait pas, elle pensait à une nouvelle manipulation d’ICoN pour lui faire perdre pied. Mais très vite elle a perçu le changement dans l’atmosphère. Ces bruits, ces rires, cette ambiance de fête, tout lui paraissait nouveau.

C’était comme une renaissance. Jil n’a pas eu cette chance. Les dernières traces de son existence s’arrêtent aux portes de la révolution. Celle−là même qui libéra des milliers d’individus prétendument corrompus isolés dans les cités−ghetto. Jil en faisait partie, c’était juste avant de participer à underground performers. Les cours ont repris à l’Université. Des échafaudages recouvrent encore quelques façades, mais la reconstruction est presque achevée. Ce matin le campus est désert. Son speedster s’engouffre dans le parking souterrain récemment remis à neuf. Elle stationne à la place qui lui est réservée. Ses pas rapides résonnent dans la galerie souterraine.

Elle passe sa carte d’accès devant le détecteur. La porte se déverrouille. L’escalier de service débouche dans le hall principal, c’est de là que partent tous les ascenseurs. Elle presse le bouton d’appel. Une vibration sourde, la machinerie se met en marche. Elle observe la décroissance lente et régulière de l’indication lumineuse au−dessus de la porte. Un tintement indique que la cabine est arrivée. Les portes vont s’ouvrir. − Vous cherchez quelque chose ? Elle sursaute. La voix vient de derrière. C’est BeeGee, elle l’a reconnu avant même de se retourner. − Bonjour Elicia, comment vas−tu ? − C’est à moi de vous poser cette question monsieur Games. Le monde est à vos trousses. − Tu permets que je voyage avec toi ? Sans répondre, elle pénètre dans l’ascenseur. Il lui emboîte le pas puis sélectionne la destination : la quinzième. L’ascension lui paraît interminable, elle s’efforce de ne pas croiser son regard. Les portes s’ouvrent enfin sur la lumière vive du soleil matinal. Eblouie, elle se protège les yeux en sortant de la cabine. Une vague d’émotions la traverse. Le quinzième monde est toujours aussi beau. Sur cette terrasse elle a vécu des instants inoubliables dont le souvenir persistera jusqu’à son dernier souffle. Mais aujourd’hui, pour la seconde fois, c’est BeeGee qui l’accompagne. Elle ressent cela comme une salissure. Ce lieu est sacré et il incarne le mal absolu. Cependant, sa colère est contenue, car elle sait que le sort de Jil est entre ses mains. Elle s’avance sur la terrasse en direction du bord. Elle s’accoude à la balustrade, ferme les yeux et se laisse bercer par le vent. Le bruit des pas de BeeGee s’arrête à sa hauteur. Elle garde les yeux fermés. « Tu sais Elicia, je n’ai pas voulu ce qui s’est passé. Tout ce que j’ai fait, c’était avec l’intention de faire le bien. Je voulais que ce monde soit plus beau.

Plus sûr, plus propre. Pour y arriver, j’ai utilisé tous les moyens dont je disposais. J’ai très vite pris conscience de la puissance des canaux médiatiques. Plus forts que la politique, les armes ou l’argent, ils m’ont permis de convertir à ma cause chaque individu, rapidement et en douceur. J’étais convaincu que j’agissais pour le bien de tous. Je me suis trompé. Cette arme redoutable j’en ai usé et abusé. Point besoin d’éliminer physiquement mes adversaires, il suffisait de lancer une petite campagne de dénigrement pour les anéantir. Certains dirigeants en ont fait l’amer expérience. Leur opposition leur a valu un pilonnage médiatique massif qui les a plongés dans un abysse de popularité, y compris dans leur propre pays. Souvenez−vous de Jax Rac à l’époque des guerres orientales. Avec le temps j’ai appris à mieux utiliser cette force. Je me suis doté d’un arsenal complet, offensif et préventif. La psycho−simulation me permettait d’anticiper et les images formaient mon bras armé. J’ai ainsi progressivement façonné le monde pour le faire tendre vers un idéal de perfection, mon idéal. J’étais convaincu d’oeuvrer pour le bien de l’humanité. C’est pourquoi je ne pouvais pas comprendre les réticences voir l’opposition de certains, ceux qu’on appelait les intellectuels. Leur attitude allait à l’encontre du progrès. C’était les seuls à encore disposer d’un pouvoir de nuisance. Mais ils formaient aussi une cible facile à atteindre. Je les ai isolés dans des centres de reconversion, loin de tous.

Mon intention était de les convertir à ma cause tout en les empêchant de corrompre leurs contemporains. Les idées de progrès y étaient largement diffusées au moyen de nombreuses holoscènes. Mais sur ce public, elles semblaient n’avoir que peu d’impact. Cela m’attristait, je ne comprenais pas. C’est alors qu’a commencé la dérive. Furieux, j’ai décidé d’employer la force. J’ai créé le programme de maintient de l’intégrité. Il m’a emporté dans une spirale de violence. » Elicia ne s’attendait pas à cela. Le mea culpa de BeeGee est surréaliste. Elle appréhende la suite. La méfiance reprend le dessus. « C’est toi qui m’as fait basculer Elicia. Pour toi, j’ai programmé ma fin. J’étais en train de consulter le fichier des opposants lorsque ta signature visuelle est apparue sur mon moniteur tridimensionnel. Il s’est produit quelque chose d’indescriptible. Je n’avais jamais éprouvé cela avant. L’impression que le sol se dérobe, le vertige, la chute. Depuis ce jour, depuis cet instant, ton image s’est emparée de mon esprit. J’ai voulu te connaître. Je me suis immiscé dans ta vie, de plus en plus jusqu’à l’obsession, la maladie. J’ai tout appris sur toi, et plus j’en savais, plus le vertige grandissait. A ton insu, j’ai influencé le cours de ton existence. Pour le système, tu étais intouchable. Je t’ai fait nommer à une place stratégique. A l’époque je pensais encore que tu pourrais changer. Mais plus j’en faisais pour toi et plus tu t’acharnais contre moi. Alors j’ai voulu te détruire et j’ai programmé notre première rencontre, ici, au 15 ème monde. »

Elle entrevoit quelque chose, une lueur, derrière le masque inquiétant. Là où il y a seulement cinq minutes, il n’y avait encore rien. « J’avais retrouvé la trace de Jil. Dans mon plan, vous deviez disparaître tous les deux. Mais c’était avant notre rencontre. Tout cela s’est effondré après. Lorsque je t’ai vu arriver sur cette terrasse, lorsque tu m’as parlé, lorsque nos regards se sont croisés, j’ai tout compris. Tu es intouchable Elicia. Et j’ai retourné l’arme médiatique contre moi. J’ai inversé le cours des événements. J’ai échangé tes 0.15% de chance de survie contre mes 99.85% de chance de réussite. Ma chute était programmée, il suffisait de laisser le temps agir. Et nous voilà au dernier acte. Tu n’as rien à craindre de moi. Je ne peux pas te faire de mal. Tu es la seule personne que j’ai aimée. Comme je sais maintenant qu’on ne peut pas imposer le bonheur, je vais m’effacer en silence. Mais avant j’aimerais te faire un cadeau. » Le tintement de l’ascenseur vient de l’interrompre. La porte s’ouvre. Quelqu’un sort de la cabine. C’est Jil. Tandis qu’Elicia se précipite vers lui, BeeGee franchit discrètement la balustrade. Il jette un dernier regard dans leur direction avant de disparaître. Son corps fait un bruit mat en s’écrasant sur le sol.