Chapitre XII − Descente aux enfers

Descente aux enfers
Descente aux enfers

− Elément Elicia Lafon, vous êtes en état d’interception. Son casque de réalité virtuel lui est arraché brutalement. D’abord elle ne voit que la lumière, aveuglante, absolue de la sphère de Möbius. Puis ses yeux s’habituent à la clarté. La sphère est envahie par les ombres menaçantes des hommes d’ICoN. Ils sont tout autour d’elle, une centaine peut−être. Le spectacle promet d’être grandiose. Tout proche d’elle une voix aboie un ordre. − Posez vos mains sur votre tête. Nous allons procéder à votre désactivation. Ne tentez pas de vous y opposer. Un agent s’empare de son bibo, le jette à ses pieds puis le vise avec son flasher. Une impulsion énergétique désintègre l’appareil. Le rituel immuable de la désactivation vient de commencer. Avec ce bipo, c’est le symbole de son existence dans ce monde qui part en fumée. Chaque individu possède le sien, c’est une signature numérique personnelle et incessible.

A la fois moyen de communication, d’identification ou de localisation, c’est l’emprunte permanente que le système impose à chacun de ses éléments. − Vos identifiants bipo ont été effacés. Désormais vous n’avez plus de nom. Pour le système, vous êtes l’incident EL482357. Ne faites aucun geste brusque, l’agent de sécurité va vous poser les menottes électriques. Formidable invention: comme les menottes traditionnelles elles enserrent les poignets. La différence est l’absence de liaison physique entre les deux anneaux. A la place, un champ électromagnétique mesure en permanence la distance entre les poignets. Si celle−ci dépasse un seuil, une décharge électrique de très haute tension est envoyée dans le corps du prisonnier. Le souvenir brutal d’une scène passée en boucle par les canaux informatifs remonte à la surface de sa mémoire. Désactivé, menotté, il préféra se donner la mort plutôt que de subir le programme de maintient de l’intégrité. Il se précipita vers la caméra tridimensionnelle en hurlant, ses bras écartés formant le V de la victoire.

A l’époque elle trouva ce geste magnifique, le choix de la liberté au prix de la vie. Maintenant il lui paraît tellement dérisoire. En arrière plan, l’équipe technique du canal info est en ébullition. Les techniciens s’affairent de tous côtés pour ne rater aucune miette de cette arrestation. Elle est au centre de la scène, héroïne d’un mauvais film imaginé par le cerveau malade de Bit Games. Elle repense à ses paroles de fou, la manipulation des personnes, vulgaires marionnettes dont il tire toutes les ficelles. C’est alors qu’elle aperçoit son visage sur le retour visuel d’un moniteur holographique, captif, soumis et résigné. Elle lève sa main droite, légèrement. L’image −son image −en fait de même. − NE BOUGEZ PAS ! Encore un seul geste et on libère le chocker. C’est tout juste si elle perçoit l’ordre qu’on vient de lui glapir. Elle vient de comprendre que tout n’est pas fini. Cette émission est en direct. C’est elle et non un avatar qui occupe la scène. La première menotte claque comme un demi−couperet. Son oreille s’accommode à ce qu’elle prenait pour un bruit de fond, la voix de Zork, le canal info. « …vient juste de lui être posée. Son regard est celui d’une bête traquée, cernée de toutes parts qui vient de comprendre qu’il n’y a plus aucune issue. Scène émouvante et tragique, la capture en direct de l’un des derniers prédateurs des temps modernes. Sa mise en quarantaine n’est plus qu’une question de minutes maintenant. Lorsque la marque de la corruption mentale ornera son front, le fauve aura vécu. » Pour elle le temps s’est arrêté. Des centaines de pensées s’entrechoquent dans sa tête. Elle doit agir vite, sa marge de manoeuvre est de 0.15%. « Voilà, les menottes enserrent ses poignets. On devine le soulagement sur les visages des agents. Elle ne leur a opposé aucune résistance. Je vois qu’on prépare déjà le tagger. Bientôt … » Il n’a pas le temps de finir, la voix ferme et posée d’Elicia coupe son discours, net. − Zork, je sais que tu m’entends. Avant de disparaître j’aimerais que tu m’accordes une dernière faveur. J’estime que tu me dois ça, après tout ce que j’ai fait pour l’audience d’underground performers. − Taisez−vous EL482357 !

Vous n’êtes plus autorisée à communiquer. Elle est plaquée au sol sans ménagement. Son intervention provoque la stupeur. Tout semble soudain se gripper, se figer autour d’elle. Ce cérémonial immuable, litanie monocorde répétée des centaines de fois vient de déraper. Jamais une fausse note, une chorégraphie sans surprise, une fin certaine, de très rares rebondissements, un spectacle sans saveur. Pourtant tout le monde regarde, avidement et sans retenue : c’est une sorte d’exécution publique. Alors, lorsque survient un imprévu, on retient son souffle, brusquement l’espoir renaît. Et les esprits s’évadent, grisés par un parfum oublié. La liberté. Zork semble atteint par cette même stupeur ambiante. Jamais son discours d’habitude si fluide n’avait connu un tel blanc, chaque seconde de silence accentuant d’avantage le malaise. Même son image semble suspendue, figée par la surprise. Mais il finit par se ressaisir. « Messieurs les agents de maintient de l’intégrité, pour une fois nous allons faire une entorse à la procédure. Laissez−la parler, s’il vous plait. » Asservis aux consignes de leur maître absolu, les agents s’exécutent immédiatement. Ils relâchent Elicia. Elle se relève, lentement, ne quittant pas la caméra des yeux. Debout, elle fait face à son ennemi. Son regard intense porte bien au−delà des limites de la sphère. L’émotion traverse les réseaux et arrive intacte, comme une onde de choc, touchant chaque spectateur au plus profond. − Je te demande 3 minutes, seulement 3 minutes. Nouveau blanc, interminable.

« C’est accordé, vous avez 3 minutes. » Plus un souffle, elle est maintenant au centre de toutes les attentions. « J’ai fait un rêve. Un nouveau soleil qui éclaire le premier jour d’une nouvelle vie. Lavé de toutes les humiliations, purifié de toutes les profanations, c’est un jour sans peur, joyeux comme un rire d’enfant. Des fleurs tombent du ciel, si clair maintenant. La ville est en fête. Les rues sont pleines d’une foule multicolore. Des milliers de visages qui scintillent dans la lumière de ce premier matin. Nous nous sommes retrouvés tout là−haut, dans notre jardin secret, le quinzième monde. Nous nous sommes avancés jusqu’au bord, juste avant le vide, exactement entre le ciel et la ville. Seuls, libres, heureux au−dessus du monde qui s’est révolté. J’ai plongé mes yeux dans les siens. Il m’attendait. C’était brûlant, ça faisait presque mal. J’ai déposé mes lèvres dans la paume de sa main. Elle a caressé ma joue puis s’est glissée le long de mon corps. Je me suis laissée emporter par le vertige des sens. Nos lèvres se sont effleurées, doucement, comme avant. Sa chaleur s’est répandue en moi, instantanément. Et nous nous sommes envolés vers le ciel, le monde n’avait plus de limite. Mais ce n’était qu’un beau rêve et le cauchemar recommence au réveil. Un cauchemar planétaire en quatre lettres qui s’est propagé comme une maladie. Il a nom et un visage. Il a même un créateur. J’ai été trahie, manipulée comme un pantin sans âme. Nous ne sommes que des pions sur son échiquier et la partie est perdue d’avance, à 0.15% près. Aidez−moi à trouver la faille de ce joueur à l’esprit malade et nous nous réveillerons dans la lumière du premier matin. Au fait, je ne vous ai pas dit son nom. Il s’appelle Games, Bit Games. » − Arrêtez−la ! Faites−la taire ! Son coup a porté. Elle l’a compris juste avant de plonger dans le coma.

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