Chapitre XIII − L’agonie de Flo

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L’agonie de Flo

Je me suis réveillée. Mes membres ne répondent plus. Ils sont attachés. Ma tête me fait si mal. Je me souviens maintenant, l’arrestation, la fureur de Zork puis le néant. Cette pièce est vide. Je suis seule, au milieu, sur cette chaise qui me retient prisonnière. Une voix sans âme déchire le silence. « EL482357. Vous allez être soumise au programme de maintient de l’intégrité. Nous rappelons qu’il est impossible d’annuler la procédure en cours. Vous avez 15 secondes pour formuler une dernière requête. » « Votre requête est: aucune requête. Veuillez patienter, le programme va démarrer. Extended media trashing en cours d’exécution. » Une image tridimensionnelle apparaît en face de moi. C’est comme si je me voyais dans un miroir. La même chaise dans la même pièce. Le même corps entravé, laminé par le système. C’est une femme, je ne peux pas voir son visage tourné vers le sol.

J’ai peur. Je sens un effroi irrépressible grandir en moi. Elle vient de relever la tête. Non, ce n’est pas possible ! Flo, c’est ma petite Flo ! Elle est méconnaissable. L’insouciance s’est enfuie de son visage. Ses traits hurlent sa douleur. Dans ses yeux, tout au fond, on lit l’horreur absolue. Il y a même une bande son. « FL249802. Le programme de maintient de l’intégrité va se terminer. Veuillez patienter. Le système calcul sa décision. Cela peut prendre plusieurs minutes. » « Analyse complète. Le traitement des données s’est terminé avec succès. Votre nouveau statut est : Xclean ». Les derniers instants de la vie de Flo sont là, devant moi. ICoN me les jette à la figure. Si je ferme les yeux, si je détourne mon regard du spectacle qu’on veut me faire subir, la sanction sera immédiate. Je connais leurs méthodes, leur brutalité est imparable. Le souvenir des décharges électriques est un traumatisme que le temps n’a pas pu guérir. La première passe presque inaperçue. On appréhende la cinquième.

A partir de la quinzième, c’est l’horreur qui commence. La douleur est permanente et on sent la folie qui s’installe. Je ne sais pas combien ils en ont fait subir à Flo. Elle est prostrée comme un animal blessé, la vie a presque quitté son corps. Je ne sais pas si j’aurai sa force. La force de ne pas renier mes convictions, jusqu’au bout. Xclean, l’étape ultime du programme de maintient de l’intégrité. Seuls les plus forts parviennent à ce stage, à moins que ce ne soit les plus fous. Les quatre étapes du programme sont des marches vers des sommets de douleurs. A tout moment, il est possible de baisser la tête, de capituler. Mais il est impossible de tricher face à une machine qui s’immisce au coeur de nos faiblesses. Ils savent détecter la plus petite variation du rythme cardiaque ou encore une modification de l’activité neuronale. La capitulation doit être profonde, totale. « FL249802. La tentative de réparation de votre corruption mentale a échoué. Nous allons procéder à votre désactivation. Le téléchargement de votre profil psychologique commencera dans 15 minutes. Nous rappelons que cette opération est définitive et ne peut être annulée. Après l’injection létale votre corps sera passé au scanner invasif. Votre avatar, libéré de ses corruptions, continuera d’évoluer dans nos mondes virtuels. » C’est donc ça Xclean. Ceux qui dérangent sont éliminés physiquement et remplacés par des marionnettes virtuelles plus dociles. Deux agents viennent de saisir Flo. Ils la déposent sur quelque chose qui ressemble au croisement incestueux entre une table d’opération et un crucifix. Ils l’attachent avec des sangles disproportionnées. L’un d’entre eux s’acquitte de sa tâche avec un zèle teinté de sadisme: il serre les liens tellement fort que les membres virent au bleu.

Juste en face, venu d’en haut, un flot de lumières blafardes se déverse sur elle. Dans l’ombre de l’arrière plan, derrière une vitre sans tain, on distingue des visages blêmes aux yeux avides. Ce sont les charognards, attirés par l’odeur de la mort. « FL249802. Conformément à la première loi sur l’intégrité des systèmes, d’après le code de procédure du maintient de l’intégrité et en vertu des sections 15a et 15bis de la loi sur le clonage virtuel, nous allons procéder au téléchargement neuronal de votre mémoire. Toutes les informations stockées dans votre cerveau seront copiées avant l’effacement définitif de la source. Le processus commencera dans 12 minutes. Lorsqu’il débutera, il ne pourra plus être interrompu. Nous nous plaçons en attente de la confirmation du Super−Administrateur. » Il existe donc un droit de grâce. C’est le Super−Administrateur qui décide. Je me doute bien quelle folie mégalomane se cache derrière cette formule emphatique. La caméra tridimensionnelle effectue une rotation. Le corps de Flo occupe maintenant toute l’image. Sa chevelure de feu se désagrège par morceaux dans le sifflement strident d’une tondeuse. Ils l’ont déshabillée. Elle n’est recouverte que par une sorte de linceul pudique. Un agent prépare l’interface neuronale, un casque de métal hérissé d’électrodes. Un autre est penché sur son bras. Il lui pose une perfusion. Des larmes silencieuses s’échappent de ses yeux fermés. Son amour de la vie était sans limite. Elle était généreuse et tout son entourage en profitait. Ils ont réussi à la vider complètement, physiquement. Et maintenant, ils s’apprêtent à purger son mental. Un micro suspendu au plafond est placé juste au−dessus de sa bouche. J’entends sa respiration. Un troisième bourreau vient de rentrer. Il porte une blouse blanche celui−là. Il ausculte les yeux de Flo à l’aide d’un instrument lumineux puis se penche vers son oreille. « Après votre désactivation, nous procéderons au prélèvement de vos yeux. Sachez qu’ils sont d’une rare beauté et d’une qualité remarquable. Ils vous survivront et eux auront une seconde chance. Je suis confiant, l’élément que nous grefferons saura en faire un bon usage. » La blouse blanche s’est retirée. Les deux agents aussi. Elle est seule dans cette pièce sans couleur, tournée vers le plafond face à ce micro ridicule qui pend lamentablement. Ses grands yeux se sont ouverts, brusquement. Ils semblent se débattre dans leurs orbites, animés par une peur panique. Cette panique se propage à tous ses membres. Son corps fait maintenant des mouvements désordonnés pour se libérer de ses entraves. Il est mû par une énergie considérable, l’instinct de suivie, l’énergie du désespoir. Je n’en peux plus. « Vous n’avez pas le droit ! Laissez−moi tranquille !

Je ne veux pas mourir ! » Je perçois ce cri déchirant en même temps qu’une vive douleur. J’ai fermé les yeux, juste une seconde, histoire de ne pas sombrer. Le système me rappelle que je dois boire ces images jusqu’à la nausée. Deux agents font irruption dans la salle. Ils viennent pour poser des sangles supplémentaires. L’une d’elle, placée autour de sa taille, lui coupe violemment la respiration. Elle se résigne dans un dernier cri, étouffé par la douleur. Puis l’agent relâche un peu l’étreinte, histoire de ne pas précipiter la fin. Ils ont pris entièrement possession de son corps. Elle reste parfaitement immobile, détachée. Ses yeux immenses semblent déjà ouverts sur une autre dimension. Sans le murmure de sa respiration je jurerais qu’elle est morte. La voix synthétique crève le silence. « FL249802. Votre cas a été examiné par le Super−Administrateur. Il a confirmé votre nouveau statut.

La désactivation va commencer. Si vous avez une dernière parole, dites−la maintenant. » Sa bouche semble articuler des paroles qui ne peuvent pas sortir. On ne perçoit qu’un murmure inaudible. Sa respiration est rapide. Puis soudain ce hurlement terrible. « JE VOUS HAIS, JE VOUS VOMIS, JE VOUS MAUDIS ! » La malédiction de Flo débouche sur un silence insupportable. Ils sont trois autour d’elle. Deux agents et l’administrateur. Ils se tiennent debout, immobiles. Sur leur visage on ne peut lire aucune expression. Ils attendent. Flo pleure. Un agent vient de retirer ses lunettes. Au même instant, les cris ont commencé. Des hurlements de douleur. Une souffrance primale, venant du fond de l’enfer. Malgré les sangles, je voyais son corps se tordre dans des spasmes monstrueux. Puis j’ai entendu la voix d’un agent. » « Ne résistez pas au téléchargement, ça fera moins mal. » Les cris ont redoublé d’intensité. C’était interminable, insupportable. C’est à ce moment là que j’ai fermé les yeux. Je n’ai pas senti les décharges électriques, j’avais trop mal. J’ai dû perdre connaissance.

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