Chapitre XIV − Réveil

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Chapitre XIV − Réveil

Tout au bout de l’avenue, émerge le soleil jaune d’un matin tiède. La perspective verticale de la ville est adoucie par une onde de lumière horizontale. Tout est encore irréel. Le rêve n’est pas loin. Les géants filiformes qui glissent sans bruit le long du trottoir sont les ombres nonchalantes des passants. Dans le ciel, le feu vient de l’est et les ténèbres se désagrègent à l’ouest. Une brise légère emporte doucement tous les parfums de la nuit. Elle marche dans la douceur de ce matin d’été. Ses traits ont changé, ils se sont apaisés. Sa vie aussi. Cela fait si longtemps qu’elle n’a pu s’accorder une telle promenade. La déferlante médiatique ne lui a laissé aucun répit, depuis ce jour de révolution, il y a 4 mois. Tous ses jours et une partie de ses nuits furent totalement accaparés. La soif du public était insatiable. A leurs yeux elle est le symbole de la liberté retrouvée, celle qui a vaincu ICoN. Toutes ces émissions holovisées, ces débats, ces interviews. Elle a bien essayé de lutter contre le courant, de clamer qu’elle n’était pas seule, qu’ils étaient des centaines. Elle a tenté de parler du rôle capital qu’a joué Inus dans la chute de l’empire de Zork, en vain. Dans tous les esprits un seul nom se détache distinctement, comme une évidence : Elicia. Maintenant la fièvre est retombée.

Elle se souvient de la folie des premiers jours. Cette explosion de liberté, aussi soudaine qu’inattendue. Même une heure auparavant, rien ne laissait supposer qu’ICoN était si proche de sa fin. Le film des 15 dernières semaines traverse sa tête en quelques secondes. Des milliers de visages, des centaines de rencontres, une dizaine d’émotions mais la seule impression qui persiste bien après le passage du flot des souvenirs est un déchirement, un manque, un trou noir. Elle n’a aucune nouvelle de Jil. Leur amour a touché tous les coeurs. La recherche de Jil est devenue une cause nationale. Comme si le tableau du bonheur restait inachevé, suspendu. Depuis sa disparition, chaque soir, le journal holovisé s’ouvre sur son image tridimensionnelle. Un rappel quotidien que tout n’est pas terminé, qu’il subsiste une zone d’ombre. Même la traque de BeeGee est progressivement passée du second plan vers le néant médiatique. La vie, l’amour et le bonheur remplissent maintenant tout l’espace. Le cyberpinguin est en journée une ruche bourdonnante où se presse une foule hétéroclite. Ce haut lieu de la résistance underground est devenu un symbole : le bazar qui a engendré le feu qui a détruit la cathédrale. Inus fait partie de la visite. Elément vivant au moins aussi insolite que le lieu qui l’entoure. Il prend un réel plaisir à accueillir ces nouveaux visiteurs. A ceux qui s’intéressent il parle avec passion de la communauté open source, de ses miracles, de son idéal. Parfois, il leur parle aussi d’Elicia. Alors sa voix s’apaise, son regard s’éloigne. Ce matin, comme tous les premiers dimanches du mois, se tient la grande messe de l’underground. Toutes les personnalités de la résistance se réunissent autour d’Inus, au cyberpinguin. On parle d’avenir, de reconstruction, de monde idéal. On jure que jamais, plus jamais un tel cataclysme ne se reproduira. L’ambiance est à l’euphorie. La confiance en l’homme est totale. C’est la première fois qu’Elicia y retourne. « Le dernier jour », c’est le thème de cette matinée. Inus a insisté pour qu’elle vienne. Il veut qu’elle parle des derniers instants d’ICoN qu’elle donne sa vision des choses, elle qui était aux premières loges. Ils seront tous là, c’est la première fois depuis la sphère de Möbius. Elle a tenté d’échapper à cette confrontation, mais n’a pu décliner l’invitation d’Inus, pas cette fois. Cette communauté ne l’a jamais acceptée. Elle y est entrée par effraction. Puis les événements l’ont propulsée au premier plan, bien malgré elle. Beaucoup la considèrent comme une usurpatrice. Elle n’espère pas les convaincre du contraire. Elle est en retard. Elle pousse la porte sans faire de bruit. Reste un moment dans l’entrée, le temps de s’habituer à la pénombre de cet antre brumeux. Les tables ont été poussées. Des rangées de chaises lui tournent le dos. Une assemblée silencieuse écoute le discours d’Inus.

Chapitre XIV
Chapitre XIV

Elle s’approche de la scène, vers une place laissée libre et s’y installe. De cet endroit elle distingue parfaitement son visage. Les accents guerriers ont disparu, seul subsiste sa passion de la vie. « … il y en a beaucoup dans cette salle que je revois pour la première fois depuis la révolution. Je vais donc rapidement refaire l’historique de l’opération warez pour eux. Vous vous êtes sans doute demandés pourquoi une opération si mal engagée s’est finalement conclue par un succès. Je me pose encore souvent cette question. Car, nous le savons maintenant, les chances de réussite étaient de une sur 667, à peu près. Nos plans étaient connus de l’ennemi bien avant que nous les ayons complètement finalisés. Il a utilisé la psycho−simulation pour extrapoler l’évolution future de nos activités à partir d’une photographie du présent. Cette arme est d’une redoutable précision. Son taux d’erreur est de 1 sur 667, soit 0.15%. Elle peut aussi servir à modifier le cours d’événements qui n’ont pas encore eu lieu. Par l’intervention d’éléments externes par exemple. Elicia vient de nous rejoindre. Je te remercie d’avoir répondu à mon invitation.

Ca fait si longtemps que je voulais que tu viennes. Nous allons enfin pouvoir entendre ta version des faits, de vive voix, sans les distorsions médiatiques habituelles. Tu étais l’élément externe dans le plan de BeeGee. Je me rappelle ma première impression en te voyant : la méfiance. C’était la bonne, mais pas pour les raisons que je croyais. Tu as très vite réussi à me convaincre que tes intentions étaient sincères. Je n’imaginais pas encore que tu étais manipulée par l’ennemi. J’ai appris une chose il y a peu de temps, c’est de ne pas me fier aux apparences. C’est ce que tu m’as dis un jour Elicia, lorsque tu étais sur le point de replonger dans le cybermonde. Je ne sais pas pourquoi, cette phrase a longtemps trotté dans ma tête avant que je n’en prenne conscience. Mais d’un seul coup j’ai compris. C’était juste avant le déclenchement de l’opération. J’ai eu l’impression que le sol se dérobait sous mes pieds, que tout s’écroulait. Alors, je me suis fié à mon instinct. Je sentais vaguement qu’il faillait simplement faire le contraire de ce qu’on attendait de moi pour casser cette spirale. Ainsi, au lieu de détourner le canal info comme il était prévu dans nos plans, j’ai détourné le canal d’underground performers. L’émission s’est donc prolongée bien après le générique de fin. Au lieu de changer de canal, les spectateurs, intrigués, sont restés captifs. Ils ont vu arriver ce clochard inquiétant. Ils ont aperçu un visage qui pour la plupart d’entre eux n’évoque absolument rien. Ils ont aperçu le visage d’ICoN. Puis ils ont entendu sa voix. De sa bouche, sont sortis les mots qui ont provoqué sa fin. A partir de ce moment, tout le monde savait quel nom associer à son désespoir, quelle ignominie associer à sa souffrance, et vers quelle cible diriger sa colère. Juste après, ils ont assisté, atterrés, à ton arrestation, Elicia. Mais le feu était allumé. Il brûlait de l’intérieur et rien ne pouvait plus l’arrêter. Lorsque tu as pris la parole, tu as soufflé dessus et les flammes sont montées jusqu’au ciel. C’était grandiose, j’en ai eu les larmes aux yeux. Tu avais atteint un tel degré de sympathie aux yeux du monde.

Mais si je t’ai conviée aujourd’hui c’est pour que tu nous racontes cet épisode comme tu l’as vécu, avec tes yeux et ton coeur. Tu as la parole. » Elle se lève et s’avance. Un murmure parcourt l’assemblée. Mais soudain tout le monde se tait lorsque son visage passe de la pénombre de la salle à la lumière de la scène. Son pouvoir de séduction, le même qui a galvanisé l’audience d’underground performers, est intact. « Je suis heureuse de vous retrouver tous réunis ici, dans ce lieu si symbolique, et surtout, dans ces circonstances nettement plus favorables. Les semaines ont passé et, déjà, on commence à oublier le visage hideux de cette dictature. C’est la première d’un genre nouveau qu’à connu notre monde. Les traces qu’elle a laissées dans nos mémoires seront plus faciles à effacer que celles qu’elle laisse dans nos vies. Nous le savons maintenant, la communauté underground, notre communauté, lui a payé un lourd tribut durant ces 4 années maudites. Des signes précurseurs étaient visibles bien avant que cette maladie ne se déclare. Mais personne n’y prenait garde. A cette époque l’imagination ne suffisait pas pour prédire la suite. Zarpi est l’un des signes avant−coureurs. Ce personnage hors du commun a traversé le paysage médiatique tel une comète. Il semble que ce soit le résultat d’une première tentative de manipulation d’ICoN. Un prototype de Zork en quelque sorte. Son seul défaut était sa réalité. Il était fait comme vous et moi, de chair et d’os, et, par conséquent, il était imprévisible. Zork lui succéda. » Une main se lève dans l’assemblée. Elle lui donne la parole. − Le Zarpi que vous mentionnez, c’est celui qui est à l’origine de la faillite de Zendi Universal ? − Oui c’est bien lui, Jen−bernar Zarpi, aussi appelé JBZ. Un pur produit des dérives médiatiques. « Cet épisode pourrait paraître anecdotique si la suite n’était pas si tragique. L’opération safe freedom fut la première expérience de manipulation des masses à l’échelle mondiale. Une guerre dans la guerre. Pendant que des centaines de vies disparaissaient chaque jour sur le champ de bataille, les médias se livraient à un combat sans victime dont l’issue allait lourdement peser sur l’avenir du monde. La population de tout un pays, et non le moindre, fut manipulée pour soutenir la guerre. Les opposants ont été systématiquement censurés, discrédités voir ridiculisés. ICoN se mesurait pour la première fois au reste du monde. C’était un test grandeur nature de sa puissance. Les autres médias furent laminés. Les états unifiés gagnèrent la guerre. Ces événements ont généré la plupart des mouvements underground que nous connaissons aujourd’hui : antiwar, darkstar, pretzel’s revenge ou encore moebius. On peut voir cela comme un aspect positif. Mais ils marquent aussi le début de l’offensive politique d’ICoN, l’avènement de la dictature de l’information. Un nouvel ordre était né, un ordre où toutes les valeurs étaient inversées.

Le virtuel absorbait la réalité. Le subjectif estompait l’objectivité. La folie s’emparait de toutes les raisons. Quatre années de peurs et de larmes où toute trace de vie et d’amour avaient disparu. Mes amis, grâce à vous, grâce à votre courage, … » Elle ne l’a pas remarqué tout de suite, mais maintenant c’est évident. C’est un bipo qui vient de sonner, celui que BeeGee lui a donné. Elle l’avait gardé, juste au cas où. Elle le sort de sa poche, fébrilement. Personne ne comprend ce qu’il se passe lorsqu’elle quitte précipitamment la salle, sans un mot. Dans la rue, elle relit le message incroyable qui s’est inscrit sur l’écran du combiné : « RDV au 15e monde »

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