Chapitre XV − Le XVe monde

Chapitre XV
Chapitre XV

Elle savait que ce bipo sonnerai un jour. BeeGee a disparu avec la révolution, sans laisser de trace. Mais elle n’a jamais cru à sa mort. Elle sentait que l’histoire ne pouvait pas se terminer comme ça. Il manquait quelque chose pour boucler la boucle.

Ce bipo était une sorte d’absurdité dans une logique sans faille. Il ne pouvait pas rester muet. BeeGee est le seul lien qui la relie encore à Jil. Ce lien n’est pas mort et l’espoir est donc encore permis. Elle a eu la chance d’être libérée par la vague révolutionnaire, alors qu’elle n’était plus qu’à quelques marches de la mort. Le premier visage qu’elle a vu en ouvrant les yeux était celui d’Inus. D’abord, elle n’y croyait pas, elle pensait à une nouvelle manipulation d’ICoN pour lui faire perdre pied. Mais très vite elle a perçu le changement dans l’atmosphère. Ces bruits, ces rires, cette ambiance de fête, tout lui paraissait nouveau.

C’était comme une renaissance. Jil n’a pas eu cette chance. Les dernières traces de son existence s’arrêtent aux portes de la révolution. Celle−là même qui libéra des milliers d’individus prétendument corrompus isolés dans les cités−ghetto. Jil en faisait partie, c’était juste avant de participer à underground performers. Les cours ont repris à l’Université. Des échafaudages recouvrent encore quelques façades, mais la reconstruction est presque achevée. Ce matin le campus est désert. Son speedster s’engouffre dans le parking souterrain récemment remis à neuf. Elle stationne à la place qui lui est réservée. Ses pas rapides résonnent dans la galerie souterraine.

Elle passe sa carte d’accès devant le détecteur. La porte se déverrouille. L’escalier de service débouche dans le hall principal, c’est de là que partent tous les ascenseurs. Elle presse le bouton d’appel. Une vibration sourde, la machinerie se met en marche. Elle observe la décroissance lente et régulière de l’indication lumineuse au−dessus de la porte. Un tintement indique que la cabine est arrivée. Les portes vont s’ouvrir. − Vous cherchez quelque chose ? Elle sursaute. La voix vient de derrière. C’est BeeGee, elle l’a reconnu avant même de se retourner. − Bonjour Elicia, comment vas−tu ? − C’est à moi de vous poser cette question monsieur Games. Le monde est à vos trousses. − Tu permets que je voyage avec toi ? Sans répondre, elle pénètre dans l’ascenseur. Il lui emboîte le pas puis sélectionne la destination : la quinzième. L’ascension lui paraît interminable, elle s’efforce de ne pas croiser son regard. Les portes s’ouvrent enfin sur la lumière vive du soleil matinal. Eblouie, elle se protège les yeux en sortant de la cabine. Une vague d’émotions la traverse. Le quinzième monde est toujours aussi beau. Sur cette terrasse elle a vécu des instants inoubliables dont le souvenir persistera jusqu’à son dernier souffle. Mais aujourd’hui, pour la seconde fois, c’est BeeGee qui l’accompagne. Elle ressent cela comme une salissure. Ce lieu est sacré et il incarne le mal absolu. Cependant, sa colère est contenue, car elle sait que le sort de Jil est entre ses mains. Elle s’avance sur la terrasse en direction du bord. Elle s’accoude à la balustrade, ferme les yeux et se laisse bercer par le vent. Le bruit des pas de BeeGee s’arrête à sa hauteur. Elle garde les yeux fermés. « Tu sais Elicia, je n’ai pas voulu ce qui s’est passé. Tout ce que j’ai fait, c’était avec l’intention de faire le bien. Je voulais que ce monde soit plus beau.

Plus sûr, plus propre. Pour y arriver, j’ai utilisé tous les moyens dont je disposais. J’ai très vite pris conscience de la puissance des canaux médiatiques. Plus forts que la politique, les armes ou l’argent, ils m’ont permis de convertir à ma cause chaque individu, rapidement et en douceur. J’étais convaincu que j’agissais pour le bien de tous. Je me suis trompé. Cette arme redoutable j’en ai usé et abusé. Point besoin d’éliminer physiquement mes adversaires, il suffisait de lancer une petite campagne de dénigrement pour les anéantir. Certains dirigeants en ont fait l’amer expérience. Leur opposition leur a valu un pilonnage médiatique massif qui les a plongés dans un abysse de popularité, y compris dans leur propre pays. Souvenez−vous de Jax Rac à l’époque des guerres orientales. Avec le temps j’ai appris à mieux utiliser cette force. Je me suis doté d’un arsenal complet, offensif et préventif. La psycho−simulation me permettait d’anticiper et les images formaient mon bras armé. J’ai ainsi progressivement façonné le monde pour le faire tendre vers un idéal de perfection, mon idéal. J’étais convaincu d’oeuvrer pour le bien de l’humanité. C’est pourquoi je ne pouvais pas comprendre les réticences voir l’opposition de certains, ceux qu’on appelait les intellectuels. Leur attitude allait à l’encontre du progrès. C’était les seuls à encore disposer d’un pouvoir de nuisance. Mais ils formaient aussi une cible facile à atteindre. Je les ai isolés dans des centres de reconversion, loin de tous.

Mon intention était de les convertir à ma cause tout en les empêchant de corrompre leurs contemporains. Les idées de progrès y étaient largement diffusées au moyen de nombreuses holoscènes. Mais sur ce public, elles semblaient n’avoir que peu d’impact. Cela m’attristait, je ne comprenais pas. C’est alors qu’a commencé la dérive. Furieux, j’ai décidé d’employer la force. J’ai créé le programme de maintient de l’intégrité. Il m’a emporté dans une spirale de violence. » Elicia ne s’attendait pas à cela. Le mea culpa de BeeGee est surréaliste. Elle appréhende la suite. La méfiance reprend le dessus. « C’est toi qui m’as fait basculer Elicia. Pour toi, j’ai programmé ma fin. J’étais en train de consulter le fichier des opposants lorsque ta signature visuelle est apparue sur mon moniteur tridimensionnel. Il s’est produit quelque chose d’indescriptible. Je n’avais jamais éprouvé cela avant. L’impression que le sol se dérobe, le vertige, la chute. Depuis ce jour, depuis cet instant, ton image s’est emparée de mon esprit. J’ai voulu te connaître. Je me suis immiscé dans ta vie, de plus en plus jusqu’à l’obsession, la maladie. J’ai tout appris sur toi, et plus j’en savais, plus le vertige grandissait. A ton insu, j’ai influencé le cours de ton existence. Pour le système, tu étais intouchable. Je t’ai fait nommer à une place stratégique. A l’époque je pensais encore que tu pourrais changer. Mais plus j’en faisais pour toi et plus tu t’acharnais contre moi. Alors j’ai voulu te détruire et j’ai programmé notre première rencontre, ici, au 15 ème monde. »

Elle entrevoit quelque chose, une lueur, derrière le masque inquiétant. Là où il y a seulement cinq minutes, il n’y avait encore rien. « J’avais retrouvé la trace de Jil. Dans mon plan, vous deviez disparaître tous les deux. Mais c’était avant notre rencontre. Tout cela s’est effondré après. Lorsque je t’ai vu arriver sur cette terrasse, lorsque tu m’as parlé, lorsque nos regards se sont croisés, j’ai tout compris. Tu es intouchable Elicia. Et j’ai retourné l’arme médiatique contre moi. J’ai inversé le cours des événements. J’ai échangé tes 0.15% de chance de survie contre mes 99.85% de chance de réussite. Ma chute était programmée, il suffisait de laisser le temps agir. Et nous voilà au dernier acte. Tu n’as rien à craindre de moi. Je ne peux pas te faire de mal. Tu es la seule personne que j’ai aimée. Comme je sais maintenant qu’on ne peut pas imposer le bonheur, je vais m’effacer en silence. Mais avant j’aimerais te faire un cadeau. » Le tintement de l’ascenseur vient de l’interrompre. La porte s’ouvre. Quelqu’un sort de la cabine. C’est Jil. Tandis qu’Elicia se précipite vers lui, BeeGee franchit discrètement la balustrade. Il jette un dernier regard dans leur direction avant de disparaître. Son corps fait un bruit mat en s’écrasant sur le sol.

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